Au dire de certains, la classe inversée constituerait une révolution pédagogique.

Elle ferait renaître la motivation d’élèves s’ennuyant

dans la classe « traditionnelle »,

permettrait une différenciation favorable à

une meilleure réussite des élèves en difficulté,

tout en offrant à tous d’être « acteurs de leurs apprentissages

et producteurs de leur savoirs ».

 

 

Extrait d'un article de Paul DEVIN

(Syndicaliste FSU, inspecteur de l'Education nationale, secrétaire général du SNPI-FSU, syndicat des inspecteurs (IEN et IA-IPR). 

 

 

Forcer le trait pour construire l’opposition radicale des modèles.

La description de l’activité pédagogique « traditionnelle » sur les sites promoteurs de la pédagogie inversée repose sur une analyse quelque peu simplificatrice. Il faut tout de même rappeler que la question de l’appropriation des savoirs par d’autres modalités que celles d’un monologue professoral ne constitue pas une préoccupation nouvelle. Des enseignants, depuis longtemps, cherchent à faire naître motivation et intérêt, mettent en œuvre des situations où les élèves sont amenés à résoudre des problèmes dans l’échange et se préoccupent des difficultés d’apprentissage. Les enseignants n’ont pas attendu l’engouement pour la pédagogie inversée pour interroger leurs pratiques et les effets de leurs pratiques sur les apprentissages.

Un des principaux sites de promotion de la « classe inversée » résume l’activité de l’élève au sein de la classe « traditionnelle » à « un enregistrement des connaissances transmises par l’enseignant » considéré comme une « tâche de bas niveau cognitif ». C’est d’évidence un jugement peu subtil qui obéit davantage aux stratégies d’une communication promotionnelle qu’à une véritable analyse de la réalité.

Catégoriser l’activité scolaire habituelle de manière binaire entre un temps de transmission (la classe) et un temps d’appropriation (les devoirs à la maison) procède de la même volonté de caricature outrancière. Bien des enseignants, depuis longtemps, cherchent à construire en classe les conditions d’une appropriation des savoirs. Ils savent que la réussite des élèves dépend d’un ensemble complexe de facteurs mais ils savent aussi qu’ils ne pourront jamais totalement les maîtriser. Car leur détermination à concevoir leurs enseignements dans les perspectives d’une réussite plus démocratique de l’ensemble des élèves, se heurte sans cesse à la complexité de cette ambition. De ce fait, ils doutent qu’un changement méthodologique puisse suffire à déterminer des conditions de réussite radicalement différentes. C’est pourquoi il faut mettre en doute, par un principe critique nécessaire et légitime, toute proposition postulant une causalité unique des difficultés d’apprentissage.

(...)

De l’enseignement par capsule, comme moyen d’appropriation des connaissances ?

Un premier étonnement naît à l’examen des capsules, c’est-à-dire des vidéos, diaporamas ou animations que l’élève doit regarder chez lui avant le temps d’enseignement en classe. Bien sûr, elles sont des plus diverses mais pour avoir regardé un nombre conséquent d’entre elles, je ne peux que constater qu’elles reposent généralement sur les mêmes conceptions pédagogiques que celles du monologue professoral. La règle de grammaire ou la notion mathématique y sont exposées très magistralement. Souvent bien plus magistralement que dans bien des classes. Et la présentation formelle qu’elle ait une forme ludique, humoristique, provocatrice, ne change rien à cela.  

Alors pourquoi faciliterait-elle l’apprentissage ? Bien sûr, il y a ce postulat que le numérique produit des effets miracle sur l’attention des élèves. Mais nous savons que ces motivations liées aux changements formels sont éphémères. Sans doute la vidéo a-t-elle la possibilité d’être regardée plusieurs fois mais est-on sûr que l’ensemble des élèves disposera de la volonté de le faire ? Sans doute l’attention peut-elle être soutenue par un ensemble de procédés visuels mais combien de temps cette motivation durera-t-elle quand la capsule sera inscrite dans le quotidien de l’élève ?

Par ailleurs, sommes-nous sûrs que tous ces artifices motivationnels servent véritablement une construction intellectuelle ? Le gadget censé soutenir la motivation de l’élève ne peut-il pas intervenir, au contraire, comme un leurre attentionnel ne permettant pas à l’élève de percevoir le véritable enjeu d’apprentissage et de s’y engager ?  Il suffit d’interroger les élèves après la vision de ces vidéos pour se rendre compte que, pour certains, la mise en scène motivationnelle a fini par prendre le pas sur le contenu.

Parier sur une égalité facilitée par des habiletés numériques partagées par tous ?

 

Suite de l'article https://blogs.mediapart.fr/paul-devin/blog/130216/les-leurres-de-la-classe-inversee